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Chasse présidentielle à Marly-le-Roi

Je n'ai jamais été un émule de Saint Hubert, patron des grandes chasses, même après l'avoir chanté à deux voix en cours de musique à La Flèche. Je n'ai jamais suivi les traces de Tartarin, même pendant mes années africaines. Ma seule expérience cynégétique, je l'ai faite en 1970 pendant ma très courte affectation au Régiment de Marche du Tchad, qui, comme son nom ne l'indique pas, occupait le camp de Montlhéry, dans l'Essonne.

A cette époque de pénurie d'effectifs, de munitions, de carburants et de potentiel, j'avais déjà épuisé tous les plaisirs de l'entretien des blindés, que nous n'utilisions pratiquement que pour le 14 juillet sur les Champs Élysées, et des accueils de présidents à Orly ou au Bourget. Ayant été privé, pour cause de séjour exotique, des glorieuses campagnes auxquelles mes camarades avaient participé en 1968 ou pendant les grèves des éboueurs parisiens, j'avais hâte de pouvoir enfin faire la preuve de mes capacités.

C'est alors que j'ai été pressenti pour participer à une chasse présidentielle en forêt de Marly-le Roi. Il fallait être volontaire, je n'ai pas reculé. Le chef du Bureau Instruction m'a convaincu de l'importance de cette mission pour la réputation du Régiment et de son chef. Il m' a également fait comprendre que cette activité pouvait s'apparenter à une séance d'instruction, puisque j'allais être chargé d'une mission de ratissage. Je suis ensuite parti prendre mes consignes auprès du garde-chasse de Marly-le Roi. Il m'a précisé tous les détails qui me seraient nécessaires et insisté sur l'attention que je devrai prêter à la surveillance de mes soldats. Son expérience lui avait montré que parmi ces jeunes gens, certains pouvaient être d'origine rurale, et même chasseurs, et avoir des réactions déplaisantes pour les oreilles des distingués invités de cette chasse.

Au jour dit, je rassemble mes quatre-vingts (chasseurs, dirait la chanson) sous-officiers et soldats, ce qui représentait à l'époque la quasi-totalité des effectifs des deux compagnies mécanisées du Régiment. Et nous voilà partis pour Marly-le-Roi. A notre arrivée, le garde-chasse nous fait distribuer le matériel à sa disposition : bâtons (un pour chacun), blouses blanches (une pour cinq) et lunettes de protection (une pour dix). Les blouses pour que les invités de la chasse ne confondent pas les soldats et les faisans, et les lunettes pour protéger les yeux de ces mêmes soldats des tirs des invités. A qui les distribuer ? Qui serait le plus exposé ? Faute de réponse à ces questions, j'ai décidé que le hasard présiderait à la distribution et nous sommes partis pour la première battue.

J'ai tout oublié des méthodes de raisonnement tactique, mais je me souviens de quelques mots-clés qui vont m'aider à structurer mon propos. Milieu : en pleine futaie, une clairière rectangulaire d'environ 150x1000m, divisée dans sa longueur par quatre-vingts haies de 40cm de haut sur 40cm de large. Ennemi : des faisans d'élevage, en nombre inconnu, lâchés la veille, cachés dans les haies. Moyens : 80 militaires, munis de 80 bâtons, 16 blouses blanches et dix paires de lunettes de protection. Amis : une vingtaine de gardes-chasse, une quinzaine d'invités, une trentaine de fusils et des cartouches en nombre tout à fait considérable. Mission : tuer le maximum de faisans dans le minimum de temps. Répartition des missions: les militaires progressent en ligne entre les haies, et, tapant alternativement à droite et à gauche, obligent les faisans à s'envoler. En fin de battue, ils reviennent sur leurs pas pour ramasser le gibier et constituer le « tableau ». Les gardes-chasse, chargés de deux fusils et des munitions se tiennent derrière chaque invité, pour recharger les armes et assurer la permanence du feu.

Les invités sont divisés en deux équipes : les tireurs postés sont au bout de la battue, camouflés derrière des fascines. Ceux qui sont encore en état de marcher, font partie des tireurs « en retour », et suivent les rabatteurs. Instructions de coordination : le garde-chasse en chef commande à la trompe les déplacements et le cessez-le-feu.

J'étais trop jeune pour combattre à Bir-Hakeim, mais j'estime que la densité du feu à Marly-le-Roi devait être comparable à celle de la sortie de nos anciens dans la nuit du 10 au 11 juin 1942.

Nous avons, ce jour-là, fait deux battues successives, séparées par un court déplacement, à pied pour les rabatteurs afin de parfaire leur entraînement, en véhicules pour les autres participants.

J'ai manqué de temps pour compter le nombre de bestioles abattues ce jour-là. Mais je me souviens que les faisans n'avaient pas été les seuls à payer de leur vie leur présence dans la forêt de Marly ce jour-là. Les « tableaux » comportaient aussi de nombreux oiseaux de toutes sortes et de toutes tailles, ainsi que quelques lapins égarés. Si je n'avais pas été aussi méfiant, il aurait pu aussi y avoir un lieutenant. Regardant un faisan prendre son envol à côté de moi, je me suis aperçu qu'il retournait chercher son salut dans les haies d'où on l'avait chassé. L'élégante parabole de son vol était suivie par le fusil du tireur placé derrière moi. Craignant qu'un simple calcul de probabilités soit insuffisant pour assurer ma survie, j'ai plongé entre les haies.

Après toutes ces émotions, le garde-chasse m'a présenté à un des tireurs, un Colonel en service à l'État-major du Président de la République. Après m'avoir félicité pour la tenue de ma troupe, celui-ci m'a remis une enveloppe contenant 800 francs (plus du quart de ma solde de l'époque) et le garde-chasse un faisan.

J'ai bien pensé un moment garder l'argent pour moi et donner le faisan à l'ordinaire du régiment. Il me restait encore un peu des hautes vertus qui m'avaient été inculquées dans ma jeunesse et je me suis résolu à l'opération inverse. Avant de tirer notre repas du sac dans une clairière de la forêt de Marly, j'ai cérémonieusement distribué à chacun de mes hommes un "Voltaire" (dix francs en 1970).

En rentrant chez moi le soir, j'ai fièrement présenté à ma jeune épouse le produit de mes activités de la journée. J'ai alors bien regretté de ne pas avoir cédé à mon impulsion première et gardé l'argent, car il a fallu que je plume le faisan.

Note " in fine ", j'aurais aimé joindre quelques icônes photographiques à ces pages de gloire, mais le seul appareil autorisé sur le site était celui d'un opérateur officiel, chargé d'immortaliser les "tableaux".

Alain BASSOT Novembre 2010